Un
écran (transparent) devant une vraie scène, un décor lugubre, un
véritable appareil de projection, un pianiste : Le public est chez le
cousin du Docteur Frankenstein et dans un film des années 20 à la fois.
En moins d’une heure, c’est le délire cinématographique qui s’empare
des sens. Les spectateurs entrent dans un vrai faux film où les acteurs
jouent en muet, saccadant leurs gestes comme au temps du 16
images-seconde. La terreur s’empare du plateau qui, derrière l’écran,
laisse croire qu’on est au cinéma. Prodigieux!
(*) Projections multilingues
De et mis en scène par Michel Carcan et Bruce Ellison
Mr Knight: Othmane Moumen
Gabriel: Bruce Ellison
Aurore: Anne-Sophie Bodart
Le Policier et le médecin: Manu Lepage
Composition musicale : Philippe Tasquin
Régie plateau : Dominique Astasie / Cloé Xhauflaire
Costumes : Cloé Xhauflaire
Décors : Paul Tignée Construction
Décors : Jean Serneels
Régie : Yves Hauwaert
Peintures : Paul Tignée & Martine Leriche
Films : Olivier Pulinckx
Editions & effets spéciaux : Jean-François Questiaux
Promotion: Laurent Cools
Presse: Agence Cinna
Une production Argan42 & Théâtre Annexe
Quand le théâtre toise le cinéma: magie intacte!
Michèle Friche dans Le Soir
Mardi 21 août 2007
Le retour de « L'Etrange Mister Knight » au Palace à Bruxelles
Vous
entrez au Palace, à Bruxelles : vous êtes au cinéma, non ? Un
projectionniste, grosse bobine sous le bras, se faufile entre les
spectateurs pour rejoindre son engin au milieu de la salle. Devant
vous, un écran à mi-hauteur de la scène et en contrebas, un piano. La
mince silhouette déjà un brin inquiétante de Philippe Tasquin s’y
installe. Musique. Sur l’écran gris noir et blanc apparaît le cabinet
du docteur Calig… non : le laboratoire du docteur Knight, englué dans
ses travaux de sulfureux savant qui recrée la vie. Et puis voici sa
fille, et puis encore une étrange créature, géante, qui sort des
membres et une tête de son sac… Frissonnez bonnes gens ! Les
intertitres se succèdent sur l’écran de ce film muet expressionniste,
avec ses gestes saccadés du 16 images/secondes, ses regards écartelés,
ses attitudes surdimensionnées, ses perspectives déformées, ses ombres
menaçantes. Et la main de Nosferatu sur le mur…
Cet Etrange Mister Knight est une reprise de la pièce magnifiquement conçue par Michel Carcan et Bruce Ellison en 1987. La magie reste intacte, le trompe l’œil parfait, ou presque. Derrière l’écran – une boîte sur scène – la distribution a été renouvelée, mais la performance provoque toujours l’admiration. Bruce Ellison est encore là, il a rempilé dans le rôle de la créature sur ce double versant de la monstruosité et de l’humanité qui s’éveille. Daniel Hanssens aussi,.sous l’uniforme du policier, a qui l’on doit la formidable idée de cette reprise remastérisée d’un cinémodrame par sa structure de production Argan 42 et le Théâtre Annexe.
Et puis il y a Othmane Moumen, ce comédien protéiforme, absolument méconnaissable, moulé à la perfection sur l’art des acteurs expressionnistes. Saluons encore les comédiens Anne-Sophie Bodart, Emmanuel Lepage, le projectionniste Yves Hauwaert, les costumes de Cloé Xhauflaire, les décors de Paul Tignée et celle sans qui ce spectacle ne peut fonctionner : Dominique Astasie qui tient en main la régie plateau et les effets spéciaux, rivés à la seconde près. Grand ordonnateur du clavier, Philippe Tasquin plonge dans toute sa science musicale, cavale, roucoule, fourbit les tempêtes, médite, lève le couteau… et tout ça en authentique création avec son seul piano, au clavier ou penché sur les cordes et les marteaux dans les entrailles de l’instrument.
Faut-il encore vous convaincre que cet ovni théâtral au cadre cinématographique reste un joyau de nos scènes ?
Le retour de Frankenstein, maître de l’illusion
Catherine Makereel dans Le Soir
Mercredi 8 août 2007
Il est des phénomènes troublants. Inspiré de Frankenstein, qui cherchait l’immortalité en recréant la vie, L’étrange Mister Knight
semble lui-même voué à l’éternité. Créée en 1986 par Bruce Ellison et
Michel Carcan, et jouée jusqu’en 1992 devant près d’un million de
spectateurs à travers l’Europe, l’Asie, le Maghreb, le Moyen-Orient et
l’Amérique du Sud, la pièce renaît aujourd’hui dans une version «
remasterisée » prête à faire le tour de la Belgique. Comme si cette
curieuse créature disposait désormais d’une vie propre, indestructible.
On savait que tout est question d’illusion au théâtre comme au cinéma.
Mais pousser à ce point le bouchon du mirage, il fallait le faire !
S’agit-il d’un film muet des années 20, d’une pièce de théâtre ou d’un
numéro de pantomime ? Difficile de définir cet étrange tour de magie,
d’une précision diabolique, qualifié de « cinémodrame ».
On y
trouve un pianiste (Philippe Tasquin) jouant, en direct, une musique
sortie d’un film de Chaplin, un écran et des comédiens en chair et en
os, grimés comme les protagonistes d’un film allemand d’avant-guerre.
Mais si l’illusion est absolument parfaite, c’est grâce au jeu corporel
époustouflant des comédiens, à leurs gestes saccadés comme les images
tremblotantes d’un vieux film muet. Dans un décor réaliste, Mister
Knight, sorte de Frankenstein revisité, va créer une créature mutante,
effrayante, et pourtant touchante dans sa quête d’une âme. Autour du
monstre et du savant gravitent d’autres personnages hauts en couleurs
expressionnistes, et pourtant, tout en noir et blanc.
Petit
bijou de perfection visuelle, cette aventure a fait le tour de la
planète, a diverti de nombreux ambassadeurs, a illuminé la
retransmission télévisuelle de la nuit des Césars, avec un Michel
Drucker en invité vedette dans leur mystérieuse boîte à illusions, et
fut même invitée à se produire dans les anciens studios de la UFA, à
Berlin, où Fritz Lang et bien d’autres ont travaillé.
« A la fin, on est des loques ! »
Aujourd’hui, plus de vingt ans après sa création, la machine reprend du service grâce à Daniel Hanssens, qui a décidé de produire le spectacle. Dans le rôle de Mister Knight, déjà interprété par six ou sept acteurs différents, on trouve le talentueux Othmane Moumen. Ce jeune homme de 28 ans, dont l’étonnante et bondissante présence physique nous a fascinés dans plusieurs pièces (La double inconstance, de Marivaux, ou Le dindon, de Feydeau), a pris à bras-le-corps cette interprétation très sportive.
« J’ai rencontré Bruce Ellison dans La Cage aux folles en 2004, se souvient le comédien. En coulisses, on partait souvent dans des délires de mime. Un
jour, il m’a proposé le rôle de Mister Knight. En amont du spectacle,
Bruce et Michel m’ont fait beaucoup travailler sur le corps, sur la
découpe du geste. Tous deux ont été formés auprès de Marcel Marceau,
alors, vous imaginez, pour moi, c’était le rêve. »
Ce
sportif, fan de boxe, d’arts martiaux et de breakdance, trouve là un
défi à la hauteur de son goût pour le travail corporel : « C’est
tout un cheminement. Quand je lève le bras, je dois l’arrêter plusieurs
fois en chemin pour donner cette illusion que l’image saute. Tout le
corps est investi à 150 pour cent dans l’action. Quand il y a du texte,
on peut se reposer quand l’autre parle, mais là, on doit être contracté
tout le temps en ayant l’air décontracté. A la fin, on est des loques !
»
Inspiré par des films comme Metropolis, de Fritz Lang, et Nosferatu,
de Murnau, le comédien peaufine le détail de sa composition jusque dans
le maquillage, qu’il réalise lui-même. Un effort qui nécessite pas
moins de deux heures avant chaque représentation : « Je suis les
contours de mon visage en le vieillissant un peu. Certains de mes
proches ne m’ont pas reconnu avant de voir mon nom au générique. » Quand on vous disait que l’illusion est parfaite.
Bruce Ellison, le magicien (entretien)
Leur
compagnie s’appelle Le Théâtre de la Mandragore, et ce n’est pas pour
rien : comme la plante, leur univers possède des propriétés
mystérieuses et hallucinogènes. En 1986, Bruce Ellison et Michel Carcan
créaient L’étrange Mister Knight, avec le succès que l’on sait.
Le premier, metteur en scène et comédien d’origine américaine, doublé
d’un mime mondialement connu, nous livre quelques-uns
des secrets de ce
spectacle en trompe-l’œil.
Comment est né l’« Etrange Mister Knight » ?
En 1985, Michel Carcan, que j’ai connu à Paris à l’école du mime Marceau, a joué dans une pièce de Béjart sur les Cinq Nô modernes
de Mishima. Quand Michel est venu à Paris avec ce spectacle, il m’a
invité. J’ai été fasciné par son personnage, un clown aux mouvements
saccadés, frénétiques. Ce soir-là – bien arrosé… – est née l’idée de
créer Mister Knight en
interprétant un personnage sur la pellicule d’un film muet. Ensuite, on
a choisi Frankenstein, parce qu’avec les films d’épouvante, on peut
exploiter des expressions outrées. Et puis, tout le monde connaît
Frankenstein, avec son monstre, ses têtes coupées, ses cadavres.
Aujourd’hui, la nouvelle version a un peu changé, nos moyens sont plus
informatiques que mécaniques, et la fin connaît d’autres
rebondissements.
Plusieurs acteurs se sont frottés au spectacle. Comment les avez-vous préparés ?
C’est comme orchestrer huit personnes qui participent à un tour de
magie ensemble. On peut aussi comparer ça à un train qui roule à 300 à
l’heure du début à la fin. Comme si, pendant cet entretien, je vous
parlais super vite tout le temps, sauf que là, on fait ça avec le
corps. Dès que l’histoire est lancée, on se met à pédaler. Pour garder
la vitesse, la rigueur est là tout le long, et c’est ce qui nous
soutient les uns les autres. A la fin, on est crevés. Au cinéma, on
peut faire plusieurs prises pour une image de dix secondes. Mais ici,
chaque expression doit être exactement comme il faut, quand il faut.
Les comédiens travaillent surtout sur la technique du mouvement saccadé.
Cela doit nécessiter un incroyable souci du détail ?
On est des fous du détail ! D’autant qu’on a plus de temps pour
peaufiner le spectacle, repérer ses faiblesses, maintenant que Daniel
Hanssens a repris la production. Le principal souci, c’est le silence.
C’est difficile d’exprimer le geste en un maximum de mouvements en
faisant un minimum de sons. Imaginez que vous regardez un film muet et
que vous entendez quelque chose tomber… On a déjà connu ce genre
d’incidents. Ça casse un peu l’illusion, mais pas trop, parce que le
contexte est tellement réaliste, le public est tellement dedans, qu’il
entend le bruit mais n’enregistre pas vraiment.
Voici vingt ans exactement, un curieux
météorite faisait son apparition dans la galaxie du spectacle, à
l'Espace Delvaux, à Bruxelles : "L'Etrange Mister Knight" du Théâtre de
la Mandragore. Pendant quatre ans, ce mimodrame créé par Bruce Ellison
et Michel Carcan allait faire le tour du monde.
Daniel Hanssens,
qui fut de l'aventure originelle, rêvait de remettre ce spectacle en
piste. Grâce à sa maison de production Argan 42, c'est désormais chose
faite. Et c'est à Spa, dans la salle des Fêtes du Casino que nous avons
pu découvrir cet objet théâtral à nul autre pareil.
Trônant au
milieu du public, un énorme appareil de projection est braqué sur la
scène. Bientôt, un musicien en queue de pie (Philippe Tasquin) rejoint
le piano disposé à droite du plateau, sous l'écran tendu face au
public. Un projectionniste, muni d'une grande bobine de film, traverse
ostensiblement la salle et va la placer sur sa machine. Le noir se fait
et la séance commence, à grands renforts d'accords plaqués par le
pianiste.
Le rituel du cinéma muet s'ouvre sur des images d'un
château pris en contre-plongée. Et c'est à peine si l'on perçoit la
bascule subite de l'éclairage qui révèle le laboratoire de Mister
Knight derrière le tulle blanc. Les personnages s'agitent en gestes
saccadés, totalement maquillés en noir et blanc, dans les costumes
(Cloé Xhauflaire) et le décor sans couleur de Paul Tigné et Murielle.
L'effet s'avère toujours aussi saisissant : on croit assister au déroulement d'un film expressionniste des années 1920. Si Michel Carcan a été remplacé avec une virtuosité diabolique par Othmane Moumen dans le rôle titre, Bruce Ellison a repris l'allure de Gabriel, la créature amenée artificiellement à la vie par l'apprenti sorcier Knight. Pendant une heure qui passe à la vitesse de l'éclair, on assiste aux horrifiques et drolatiques événements qui rappellent immanquablement le "Frankenstein" de Mary Shelley. Cet amoureux pastiche voit la fille (Anne-Sophie Bodart) du scientifique fou, morte dans un accident, revenir à un affreux simulacre de vie grâce aux appareils de son démiurge de père. Horreur, burlesque et grotesque se mêlent en une synthèse parfaite dans cette étonnante performance rythmée par la musique on ne peut plus appropriée de Philippe Tasquin. Longue et belle vie à Mister Knight !





















