Jacques et Martine sont très excités. Ils accueillent ce soir, pour le réveillon, de vieux amis qu’ils n’ont pas revus depuis dix ans : Charlotte et son mari qui depuis est devenu une célébrité.
Georges, un autre ami, et Fred, l’envahissant frère de Martine, sont aussi de la fête.
Dans le salon la tension monte au cours de la soirée. La présence de celui qui a réussi déchaîne admiration, envie, jalousie et exaltation.
Mais c’est dans la cuisine que la pièce se joue pourtant, où les convives viennent tour à tour se livrer et régler leurs comptes.
La maîtresse de maison, entre deux plats, est dans tous ses états.
Cuisine et dépendances : une louche de vieux sentiments, une cuillérée de regrets, un soupçon de ressentiments et une pincée de poker pour un repas très salé. Une véritable soupe sentimentale et une vision saignante du couple.
Devenue un classique du répertoire contemporain, Cuisine et dépendances est une pièce vive, sensible, drôle et intelligente. Comme on les aime
Comédie de Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri
Mise en scène de Daniel Hanssens
Avec Daniel Hanssens, Pascal Racan, Cloé Xhauflaire, Isabelle Paternotte, et Nicolas Buysse
Décor Francesco Déléo Lumière Laurent Kaye Régie Yves Hauwaert
Photo Luc Tourlouse
• La critique
• Notes de mise en scène
• Interview de Daniel Hanssens
CRITIQUE
Michèle Friche et Jean-Marie Wynants- Le Soir
lundi 01 décembre 2008
Vous ne serez pas dépaysés par cette version de Cuisines et dépendances que nous a mitonnée Daniel Hanssens. Chaque meuble et accessoire a retrouvé ses marques, dans un réalisme rafraîchi à la mode Ikea, ce qui évite de peu un copié-collé de la création en 1991. Ici, à Wolubilis, Martine et Jacques ne reçoivent plus leurs vieux amis un soir de juin, mais le 31 décembre, avec nœuds pap et sapin : une entorse au texte original qui renforce le souci du « paraître » souriant.
« Cuisine et dépendances » au théâtre
Subtile, grinçante, Cuisine et dépendances n'a pas pris un grain de poussière. Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri ont mis le doigt juste sur des humains qui nous ressemblent, en effleurant sous le couvert de la légèreté, leurs petites blessures, leurs contes de fées écornés, leurs égoïsmes. Pas de grands monologues, un sobre dosage de bons mots, des bouts de conversations qui s'allument et s'éteignent sans rien résoudre, entre le champagne et le haddock. Et c'est à la cuisine qu'on vide les plats, met au frigo, se trompe d'armoires… Belle métaphore ! C'est là aussi, exclusivement, que se détricoteront en géométrie variable les « dépendances » des uns et des autres, du poker au vedettariat.
On n'y verra jamais les objets de fantasmes, cet animateur célèbre de télévision, cette Marylin bien moulée… De quoi friser les imaginations sans borner l'horizon. Une fois de plus, on reste époustouflé par la précision sobre du jeu de Daniel Hanssens, cette manière nette de détailler le verbe, de mesurer le silence et d'en faire rebondir les échos. Il endosse ici le personnage du râleur aigri, maladroit, solitaire, qui, peut-être, repartira avec Charlotte, la compagne de l'animateur vedette.
Chloé Xhaufflaire se glisse dans ce rôle tout en élégance souriante, qui oscille entre résignation et indifférence. À l'inverse, Martine trouve en Isabelle Paternotte de quoi extérioriser ses nerfs à vif dans l'engrenage d'une vie éteinte… mais aussi de laisser poindre l'émotion, lorsque, une Barbie en mains, elle baisse pavillon, face à son mari, un Pascal Racan roublard dans la fausse naïveté. Quant au frère joueur de poker, infantile et cynique, il fait mouche avec Nicolas Buysse.
Au total, une comédie au rire mesuré, acide et dégraissé, sans saillie novatrice ni relecture, mais bien servi par le talent de ses interprètes hors de tout cabotinage.
Notes de mise en scène
On s’était dit rendez-vous dans dix ans même jour, même lieu…
Que se passe-t-il quand des amis de lycée se retrouvent après dix ans ?
Ont-ils encore beaucoup de choses en commun ?
Qui n’a pas connu de grandes discussions dans la cuisine où toutes les confidences, les détresses, les espoirs, les colères se livrent, se dissèquent et se consument ?
J’aime ces moments très particuliers, à l’écart, à « l’office », à côté, là où tout sort enfin, où tout risque d’exploser… contenant tant et tant de ressorts dramatiques.
« Cuisine et Dépendances » fait partie des pièces que l’on aime retrouver dans une vie d’acteurs.
Elle évolue avec sa propre maturité.
On aime retrouver ces personnages qui vous ressemblent peut-être ou en tout cas qui ressemblent à quelqu’un que l’on connaît.
Jaoui et Bacri sont des acteurs qui écrivent pour des acteurs.
Cela se ressent très fort dans les dialogues.
Les personnages sont magnifiquement dessinés, ils sont humains et frappent fort par leurs répliques.
Ils sont précis, chargés d’émotions, de jalousie, de regrets, de colère,... ces petits riens qui nous définissent tellement.
La philosophie de Bacri et Jaoui, dans le domaine de l’écriture, est empruntée à la maxime fameuse de Flaubert : « être présent partout et visible nulle part » En effet, au départ de situations anodines, de petits faits quotidiens, ils tirent des histoires attachantes, pleines d’humanité et de drôlerie, qui nous touchent et, sans en avoir l’air, nous font réfléchir.
Une pièce, la cuisine.
Les personnages rentrent,sortent, rient, s’engueulent, pleurent.
On pourrait se croire dans un vaudeville, mais « Cuisine et dépendances » va beaucoup plus loin.
Sous une apparente légèreté, c’est une critique sociale et humaine qui se dessine.
On rit des personnages tout en riant de soi,de ses propres travers.
La force de cette pièce est aussi dans l’imagination que l’on suscite chez les spectateurs.
On ne verra jamais l’animateur de télévision, cause de toutes les jalousies, admirations et pleurs. On ne verra pas plus Marilyn qui s‘habille trop court et qui crée un blanc dans la conversation chaque fois qu’elle se penche.
On ne les verra jamais et pourtant ils sont si présents.
J’ai replacé la pièce le soir de la saint sylvestre.
Ce fameux 31 décembre où chacun est « obligé » de s’amuser.
Pour cette comédie c’est avec joie que je retrouve mon compagnon Pascal Racan (Le dîner de cons, l’emmerdeur) , Cloé Xhauflaire (La Valse du hasard) , Nicolas Buysse (l’emmerdeur) et Isabelle Paternotte pour le nouveau spectacle des fêtes d’Argan 42.
Daniel Hanssens
Cuisine et dépendances
Interview de Daniel Hanssens : « En théâtre comme en amour, il faut étonner »
La saison dernière, Daniel Hanssens nous avait fait rire aux larmes avec un Emmerdeur enlevé et impeccablement rythmé. Son duo avec Pascal Racan nous avait déridé et remis d’aplomb pour les fêtes de fin d’année. Cette saison, il nous concocte le désormais mythique « Cuisine et dépendances » d’Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri. Malgré un emploi du temps surchargé - à l’heure d’écrire ces lignes, il joue un impressionnant Prétextat Tach dans l’Hygiène de l’assassin et vient de boucler la mise en scène du détonnant Ladies Night – c’est avec le même dynamisme et le même enthousiasme qu’il nous parle de la pièce et de ses personnages.
Portraits de famille
Daniel Hanssens : J’ai remis la pièce dans le contexte du réveillon des fêtes de fin d’année car il y a quelque chose d’encore plus pathétique quand c’est une fête et que les convives s’engueulent. Un couple (Pascal Racan et Isabelle Paternotte) a invité pour les fêtes une amie perdue de vue (Cloé Xauflaire). Elle a épousé une star de la télévision (qu’on ne verra jamais dans la pièce) et c’est le grand branle bas de combat à la maison ! Ils sont affolés à l’idée de les recevoir. Ce couple s’entend bien mais il s’use et a besoin de renouveau. Lui (Racan) est très conciliant, très amical, très paternaliste. C’est un homme honnête, droit, responsable qui veut contenter tout le monde. Mais c’est impossible vu les caractères de chacun ! Elle (Paternotte), c’est une hyperactive qui peut passer sans transition d’un état dépressif à l’euphorie ou à la colère. Elle fait partie de ces gens qui sont dépassés par les évènements dès que les choses ne se passent pas comme ils les ont rêvées. C’est aussi une femme qui a besoin d’exister aux yeux du monde et qui doit charmer pour s’assurer de sa propre séduction.
Parmi les invités, il y a aussi le frère de l’hôtesse (Nicolas Buyse), looser et joueur patenté qui a des problèmes d’argent et change de fille comme de chemise. Il peut avoir une fortune un jour et être complètement désargenté le lendemain. C’est un type qui ne vit même pas à la journée mais à la seconde.
Puis il y a le meilleur ami de l’hôte (Daniel Hanssens). C’est un être blasé qui squatte le canapé du couple depuis deux mois, se cherche beaucoup, ne se sent bien nulle part et n’aime pas le succès. Il râle tout le temps et c’est ce qui énerve tout le monde. Il a eu un début d’aventure avec cette amie retrouvée (Cloé Xauflaire) et on sent qu’il l’aime toujours profondément même si leur rapport est ambigu. Quant à l’amie en question, c’est aussi une femme en déperdition qui se cherche depuis très longtemps. Elle a épousé une star, a sûrement été séduite mais l’aime t’elle vraiment ? En tout cas elle éprouve encore quelque chose pour cet « ex ».
En fait, aucun de ces personnages n’est vraiment à la place où il doit être. On « parait » dans les dépendances mais on « est » soi-même dans la cuisine. C’est ce qui fait qu’il y a un décalage entre chacun et qui donne ces échanges savoureux auxquels on assiste en cuisine. Ils n’ont pas froid aux yeux pour se dire ce qu’ils ont envie de dire. Et c’est cette palette de rapports humains, ces petits riens, ces non-dits, ces trop dits qui sont merveilleusement dépeints. Tout ce qui se passe en dehors de la cuisine est laissé à l’imaginaire du spectateur.
Cette pièce est aussi très puissante parce qu’elle est très quotidienne et que les gens s’y reconnaissent. Créée il y a plus de dix ans, elle est toujours d’actualité. Je pense même qu’elle deviendra un classique parce que dans les rapports humains, rien ne change, c’est toujours la même chose. Les spectateurs viennent voir leur propre image, ils viennent rire d’eux-mêmes. Ils peuvent s’y identifier ou identifier quelqu’un qu’ils connaissent. Des râleurs, des paniqués, des loosers… on en connaît tous. Qui n’a pas connu ces moments où dans une soirée, on ramène un plat en cuisine et où on glisse un mot à l’autre!? Ces soirées qui foirent lamentablement…
C’est une comédie plus psychologique que l’Emmerdeur. Le travail de construction des personnages est-il plus important ?
Le rire est différent de celui de l’Emmerdeur, c’est un autre genre d’humour mais la façon de travailler les spectacles est la même. En fait ce sont les mots qui orientent vers autre chose. Ce que j’aime dans ce théâtre-ci, ce sont les silences. Ils sont tellement drôles, non seulement parce qu’ils permettent prendre conscience de la situation mais de s’y projeter. Un silence c’est un acte où on décide de ne pas parler et donc ça devient une réplique. C’est très agréable de travailler ça et d’avoir le temps exact, ni trop court, ni trop long. C’est comme quand on raconte une blague, si elle n’est pas rythmée et que la chute ne tombe pas au bon moment, elle ne fera pas rire. Si on n’a pas les mots justes, la bonne articulation, la bonne intention, la bonne intonation, elle ne touchera personne. Le fondement de mon travail, ce pour quoi je me battrai toujours, c’est la vérité et la sincérité des personnages. C’est par la situation que naît le rire. Et il faut tous les jours se remettre dans la même situation, il faut renouveler, ré-étonner, ne jamais se contenter de ce qui s’est passé la veille. Je compare beaucoup le théâtre à l’amour mais c’est la même chose. Si tous les jours on n’arrive pas à étonner, ça s’épuise et ça s’éteint.
Propos recueillis par Valérie Mahieu




























Laurence Bertels
Mis en ligne le 28/11/2008
Dans La Libre
Entretien
Où se livrent les secrets, les espoirs, les colères et les détresses? En cuisine, pardi, entre la bisque et la purée de marrons, la dinde et la galantine, le Coulomniers et le misérable. De mise pour les fêtes, et adaptée pour la circonstance, la pièce culte d’Agnès Jaoui et de Jean-Pierre Bacri sera à l’affiche de Wolubilis dès ce 28novembre. Empruntée à la fameuse maxime de Flaubert, "être présent partout et visible nulle part", la philosophie de Jaoui et Bacri a séduit le metteur en scène belge Daniel Hanssens. D’où son choix de "Cuisine et dépendances" avec, entre autres, Pascal Racan et Isabelle Paternotte. L’occasion d’en reparler, au téléphone, avec Agnès Jaoui.
Cette comédie grinçante a inauguré l'ère Jaoui-Bacri...
En
effet. Elle a été le déclencheur de tout et a marqué le début de ma
liberté d’adulte, d’être humain. Pourtant, quand on s’est mis à écrire,
je n’y croyais pas tant que ça. Jean-Pierre avait déjà écrit une pièce
de théâtre, "Grain de sable", qui était très bien. Moi, j’écrivais
juste mon journal. On a donc commencé puis on a laissé notre projet de
côté, car c’était difficile, et on est partis en vacances. A notre
retour, j’ai repris le texte et je ne l’ai pas trouvé si mal
Qu'aviez-vous envie de dire?
Il y avait deux thèmes explicites. D’abord celui de la majorité. Comme l’Abbé Pierre dont on ne peut absolument pas dire du mal. Tout cela nous agaçait prodigieusement. Ensuite, la célébrité, devenue la nouvelle aristocratie. A cette époque, Jean-Pierre était célèbre et moi pas. J’en avais assez d’être la femme du mec connu qui n’existe plus. C’est d’une violence incroyable et c’était insupportable. Il y a, d’une manière générale, un grand mépris pour les gens qui ne sont pas connus et l’on n’est personne lorsqu’on est aux côtés d’une célébrité.
Votre pièce se déroule dans la cuisine. C'est là que tout se dit ?
Mes parents habitaient un appartement hausmanien avec une cuisine au fond du couloir pour que le personnel y ait accès par une porte séparée. C’est là que les masques tombaient, qu’il y avait la vraie vie. Les contraintes, en outre, sont souvent très créatives.
Vous avez imaginé des retrouvailles entre amis après dix ans d'absence. Un moment délicat ?
Surtout si l’un deux est devenu très riche ou célèbre, cela remet les autres en question. On avait envie d’en parler, Jean-Pierre et moi, mais on n’imaginait pas rencontrer et réjouir un si large public. Ce fut une expérience très forte.
Votre pièce n'a cependant pas tout de suite été acceptée...
Beaucoup de directeurs de théâtre trouvaient qu’il manquait un acte, que ce n’était pas très intéressant. Seul Jérôme Hulot, administrateur du Théâtre Montparnasse, y a cru.
Le passage au grand écran fut d'autant plus inattendu...
J’y avais déjà pensé mais que d’autres y pensent pour nous était une preuve de confiance.
Derrière votre humour se cache souvent une note désespérée. Un sentiment qui vous habite ?
Je suis plutôt hypersensible. La nature humaine me bouleverse et me réjouit.
Vous aimez filmer la médiocrité et la rendre attachante...
Les bons et les méchants, les nuls et les pas nuls, je n’y crois pas. On est tous plein de contradictions et cette complexité m’intéresse.
Quel est, à vos yeux, le personnage le plus attachant de "Cuisine et dépendances" ?
Deux personnages sont la parole de l’auteur: Georges et Charlotte. Nous étions d’accord avec eux. Pourtant, de nombreuses personnes n’ont pas du tout aimé Georges. Ils trouvaient que c’était un loser insupportable. Les gens m’en parlaient comme s’ils l’avaient créé alors je les laissais dire car ils s’étaient approprié le personnage. Il y a un gouffre énorme entre ce que vous voulez dire et ce qui est ressenti.
Quels sont les moments forts de la pièce ?
J’aime beaucoup la dernière scène et le discours sur le retard, le mépris et la prise de pouvoir qu’il engendre. J’aime aussi la scène dans laquelle Zabou pleure en disant qu’elle a raté sa vie, qu’elle voudrait être dans le monde, qu’elle est une bourgeoise qui ne trouve pas de sens à sa vie.
Le thème de votre prochain film ?
J’ai envie d’un conte de fées.
A Wolubilis, du 28novembre au 7décembre; au Théâtre royal de Namur, du 8 au 14décembre; au Centre culturel d’Uccle, du 16 au décembre au 3 janvier. Rés.: tél. 070.75.42.42 ou Web www.ticketnet.be
Infos: Web www.argan42.be